Prayssas, cité du chasselas (1931)

Le chasselas de Prayssas;

Interview M. Lacaze, conseiller d'arrdt;

Conférence de M. Trapes sur l'avenir
du marché de Prayssas.

 

 

 



 
 

« Le marché de Prayssas est un marché de toujours qui ne veut pas mourir. »

Je vous remercie d'être venus si nombreux à cette réunion.

Comme vous le savez, il y a une question des marchés de production. Où doivent-ils être situés ? Doit-on tout chambarder ?

Depuis plusieurs années, ce problème ne me laisse pas indifférent. J'ai devant moi un dossier des marchés-gares, commencé en 1953. C'est ainsi que dans le grand journal de Paris, « Le Monde », à la date du 7 février 1954, on pouvait lire l'information suivante : « Les premiers marchés-gares fonctionneront cet été à Agen, Marmande et Villeneuve-sur-Lot ». On sait que ce projet est resté sans aucune réalisation. L'affaire des marchés-gares a donc dormi très longtemps dans les cartons verts des bureaux administratifs. Depuis quelques temps elle a soudain rebondi et est devenue d'une brûlante actualité.

Après ces explications, nous allons aborder la question du marché de Prayssas.
Et d'abord, pourquoi je suis à cette tribune ?
Le 18 décembre dernier à l'assemblée générale du Syndicat des producteurs de fruits et chasselas dorés des coteaux de Prayssas, vous m'avez désigné avec MM. Rebel, Ache, Nagoua et Dupouy sur la proposition de M. Gravelle, pour faire une enquête et voir des personnalités afin de défendre le marché de Prayssas.

Mais alors, vous me demanderez pourquoi je suis seul à cette tribune.
Je répondrai que les personnes qui étaient désignées avec moi pour faire cette enquête sont actuellement candidats aux prochaines élections municipales de la Commune de Prayssas. Or, la question .clé notre marché ne doit pas être politisée.

En ce qui me concerne, n'étant pas candidat, aux prochaines élections, c'est en homme libre et indépendant, que je viens m'entretenir avec vous.

En effet, je ne veux rien, ne demande rien.

Ma seule ambition est de vouloir une plus grande prospérité et un plus grand bien-être pour la population de nos coteaux de Prayssas et des environs.

DEMARCHES A AGEN.

Le samedi 20 décembre, nous sommes allés voir à Agen, à la S.A.M.O.G.A. MM, Rebel, Ache, Dupouy et moi-même, M. Léon, directeur du bureau local de la Société précitée et son président M. Lascombes.

Indiquons que la S.A.M.O.G.A. a à Agen un bureau parfaitement bien agencé. La conversation a été fort cordiale. Nous avons tous exprimé nos idées et nos craintes sur l'avenir des marchés existant actuellement vis-à-vis du supermarché d'Agen.

Le Président Lascombes a bien voulu alors nous faire la déclaration suivante, écrite de sa main
« Dans le cadre d'un marché d'intérêt national, il n'est pas question de la disparition des marchés de production tels que Prayssas, Port-Ste-Marie et Nérac. Nous pensons que ces marchés reliés au marché d'intérêt national ne peuvent que « bénéficier de l'organisation de la commercialisation. »

Tout en remerciant le Président Lascombes de sa déclaration, nous lui avons demandé de bien vouloir préciser sa pensée au sujet de cette « liaison » entre le marché national et ceux qui ne le sont pas. M. Lascombes nous a, à ce sujet, parlé de stations de conditionnement,' normalisation, frigorifique, etc...

De ces déclarations ne pouvons- nous pas déduire que Prayssas qui est actuellement un marché a part entière allait devenir un marché secondaire ?

Il convient donc pour les dirigeants du marché de Prayssas et pour la future municipalité d'être vigilants et de surveiller de très près les décisions futures qui pourraient être prises.

Ces explications données, vous me demanderez pourquoi nous n'avons pas vu d'autres personnalités.

Une liste avait été dressée par M. Dupouy et moi pour faire d'autres visites. Cette liste a été soumise à M. le Maire, président de notre délégation, sans résultats.

Sans lui, il nous était difficile d'avoir une audience de M. le Préfet, qui ne reçoit guère de simples particuliers.

Et puis pourquoi cette réunion a-t-elle été aussi tardive, me demanderez-vous avec juste raison? Je vous répondrai que nous avons, jusqu'à la fin de janvier, cru que nous verrions d'autres personnes.

C'est sur la demande de mes amis, quoique certains en pensent, j'ai encore des amis dans le canton, qu'au début de février la réunion qui a lieu a.ujourd'hui a été décidée.

Cette réunion, n'est donc pas le résultat d'un ultimatum lancé par un hebdomadaire d'Agen.
Maintenant que j'ai déblayé le terrain des questions préalables, je vais me reporter 30 ans en arrière.

HISTORIQUE DU MARCHE

Je pense que les quelques souvenirs que je vais évoquer de ces années héroïques intéresseront les jeunes de moins de quarante ans qui n'ont pas été les témoins des événements que je raconterai.

Le premier marché de Prayssaseut lieu le mardi 3 septembre 1929. Ce marché est la résultante de la décision prise par la Fédération Fruitière par le regretté M. Boudon qui fut longtemps instituteur àSt-Salvy. Quatre marchés pour la vente des raisins de table étaient créés. C'était Aiguillon, Nérac, Port Ste-Marie et Prayssas. Chose extraordinaire en cette première année 1929, seul le marché de Prayssas réussit, bien qu'éloigné de 12 kilomètres de la gare la plus proche.

Le grand animateur de ces marchés fut M. Lacaze secondé par M. Laribal, maire de Prayssas. La création de ce marché amena bien quelques remous à Prayssas. Les intérêts des camionneurs ramasseurs pour les maisons de commissions de Paris etde Bordeaux semblaient lésés.

Mais revenons au 3 septembre 1929. J'assistais à ce premier marché. A la vérité nous n'étions pas très nombreux. Il y avait quelques vendeurs qui étaient donc des clients de M. Llapasset l'expéditeur bien connu de Perpignan et des curieux.

Les emballages étaient nouveaux. Ils s'appelaient billots. Ces billots, 150 à 200 environ, étaient rangés devant la maison où M. Paille a actuellement son magasin.

Le temps était très beau et très ensoleillé. C'était un beau présage pour l'avenir du marché. Dix heures sonnent à un clocher.

M. Llapasset retrousse ses manches et dit « Nous allons commencer ». Bien entendu, à ce premier marché, tous les apports furent achetés.

Ici il convient de souligner que le marché de Prayssas partait de zéro. Personne ne connaissait notre localité. Nos raisins étaient expédiés par la gare de Port-Ste-Marie. Qu'on se représente le travail énorme qu'il a fallu accomplir le nombre de lettres qu'il a fallu écrire les démarches innombrables qu'il a fallu faire pour que Prayssas ait sa place au soleil.

Ces marchés de 1929 avaient lieu sur la place de la Mairie. Après les hésitations des premiers jours, les vendeurs vinrent nombreux tant en autos que dans des voitures avec des chevaux.

ACHETEURS.

La vieille halle sous la Mairie et la place des marronniers étaient littéralement combles de raisins, si bien qu'il avait fallu établir un sens unique pour les voitures. L'inconvénient était que des marrons tombaient sur les raisins.

M. Llapasset le seul acheteur des premiers marchés, fut vite rejoint par trois confrères concurrents, la Maison Hébrard d'Agen, M. Ferra également d'Agen et M. Descomps, doublé de M. Deltor de Nicole.

En cette année 1929 eut lieu la première fête des chasselas de Prayssas. Un banquet monstre pour l'époque fut servi dans la salle des Fêtes de la Mairie. Au dessert M. Llapasset toujours très en train lança l'idée de construire le plus tôt possible une halle couverte, lorsque tous les marchés de gros avaient lieu alors en plein air. Mais l'idée lancée par l'expéditeur de Perpignan ne tomba dans les oreilles de sourds.

Donc, fin septembre 1930, pour le dimanche de la fête du chasselas, la halle sous laquelle nous nous trouvons en ce moment, fut inaugurée. Son coût fut de 150 mille francs pour lesquels le Conseil Général donna une subvention de 45.000 francs. Les bâtisseurs de cette halle avaient cru voir grand en lui donnant une superficie de 1.200 m2, Or elle s'est trouvé trop petite puisqu'on a eu besoin de l'agrandir il y a quelques années.

Heureusement que la halle a été bâtie sur l'ancien foirail, où il y a des possibilités d'agrandissement. Si on l'avait faite sur la place de la Mairie, comme certains le voulaient à l'époque, toutes possibilités d'ex tension étaient impossibles.

Avant de terminer le récit de cette époque héroïque de notre marché, disons que nous fûmes soutenus par la presse, non seulement locale et régionale. Mais par des journaux et revues de Paris.

PROPAGANDE

La Fédération des stations uvales qui se crée au moment où notre marché démarrait, nous épaule.

Permettez-moi à ce sujet de saluer mon ami M. Gérard d'Eaubonne son Secrétaire Général.

Dans cette période des débuts pour nous faire connaître, nous envoyions des photos de Prayssas aux deux expositions universelles de Paris : La Coloniale, et l'Exposition de 1937.

Pendant plusieurs années nous serons des assidus de la Foire de Paris. C'est ainsi qu'une année, nous avons invité tous les marchands détaillants fruitiers de Paris à aller voir nos photos, au stand du Lot-et-Garonne de cette Foire. Pour leur faciliter cette visite, nous leur avions envoyé une carte d'entrée gratuite.

Mais arrivent la guerre de 1939 et les noires années d'occupation, qui arrêtent toute activité sur le Marché de Prayssas.

A la Libération, nos marchés reprirent avec une importance accrue. Ils commencèrent en mai, avec les artichauts et les cerises pour se poursuivre pendant les mois suivants avec les pèches et tous les fruits d'été et d'automne. Je ne m'attarderai pas sur les marchés d'aujourd'hui. Leur histoire, tout le monde la connaît.

L'AVENIR

Je vais donc aborder la question des marchés-gares ou d'intérêt national, puisque le nom en a changé, et que c'est le second qui est le bon. Tout d'abord, donnons une précision. Dans le décret du 30 septembre 1953, il est dit que les marchés doivent être établis sur des points près des lieux de production. C'est ce que l'on a fait dans le Sud-Est. Les marchés, dont celui de Chateaurenard qui fonctionnent depuis deux mois, ainsi que ceux à construire d'Elne (P.-0.) et de St-Péray (Ardèche) sont établis dans des chefs-lieux de canton. Chez nous, les marchés d'intérêt national sont prévus dans des Préfectures, Agen, Montauban et Toulouse. Comment expliquer cette différence de traitement entre le Sud-Ouest et le Sud- Est ?

Mais qui a eu l'idée des marchés-gares ? Les marchés-gares sont de conception américaine, devant l'immensité de leur territoire, cela est normal, lorsqu'on a des produits à transporter très loin, d'utiliser le chemin de fer. Il y a cependant lieu de remarquer qu'en Amérique 50 % des fruits et légumes voyagent par camions.

En France, c'est à la mise en application du plan Monnet que fut déclenchée la question des marchés-gares. D'après ce plan, ils sont de trois sortes le marché de production, le marché de transit, et le marché de consommation, Seul le marché de production nous intéresse. Le rédacteur du plan, va nous dire en quoi nos marchés sont insuffisants :

primo, par l'absence d'espaces couverts à l'abri des intempéries. Ce n'est pas le cas pour Prayssas qui a une halle de puis bientôt 30 ans.

Secundo, l'absence de voie ferrée et de routes. Nous n'avons pas de voie ferrée, mais nous avons de très bonnes routes, qui la remplacent avantageusement.

Tertio, l'absence de moyens modernes de transports et de manutentions. Les fruits de la région de Prayssas sont transportés par des camions très modernes, dont certains sont isothermes. De plus, nous avons avec nos chariots et nos bascules automatiques, des moyens modernes de manutention et de pesées.

Quarto, absence de moyens de stockages et de réfrigérations. Nous ne les avons pas, mais nous pouvons les avoir très prochainement.

En ce qui concerne les prix, l'auteur du plan a une théorie bizarre. Le marché d'intérêt national doit .jouer le rôle de centre de formation des prix pour tous les fruits de la région. C'est ainsi que le marché d'intérêt national d'Agen fixera les prix des du chasselas du marché de Prayssas.

Je ne vais pas tarder davantage à vous indiquer ce que M. Houdet, ministre de l'Agriculture a dit à l'inauguration du premier marché d'intérêt national de Chateaurenard dans les Bouches- du-Rhône : « Il n'est pas question lorsqu'il s'agit d'un marché de production de rassembler des produits en vue de leur consommation sur place, mais de faire éclater les ressources d'une région de production très dispersée en essayant de réduire au maximum les frais de transport et de manutention. Il est dès lors souhaitable qu'un marché de production, assez important pour être classé comme marché d'intérêt national, comporte plusieurs annexes de collectes, de conditionnement et d'expédition implantées sur des points ferroviaires et routiers à proximité des lieux de production et où d'ailleurs la vente de caractère local ne sera pas exclue. »

Il faut avouer que tout cela manque de clarté. Les marchés qui ne seront pas d'intérêt national pourront subsister, c'est entendu. Mais n'est-il pas à craindre, qu'avec les restrictions dont ils seront l'objet, on les fasse mourir par asphyxie.

'UN PLAN DE REORGANISATION

Mais revenons au marché de Prayssas, pour vous exposer un plan de réorganisation dont les éléments nous ont été fournis par M. Barret, directeur des Services Agricoles du Lot-et-Garonne, au cours d'une conversation que nous avons eue ensemble l'autre jour.

D'après M. Barret, il faudrait construire aussitôt que possible à Prayssas des chambres froides qui ne sont pas des frigos, pour conserver les fruits de 2 à 4 jours. Ces chambres, Agen ne les possède encore pas. Il y aurait également à agrandir la halle, et le parking pour les voitures et les camions. Le téléphone devrait être doublé d'un télescripteur pour la réception des cours et l'envoi des télégrammes. Il faudrait une salle de repos pour les acheteurs avec an bar et un restaurant.

Pour réaliser ce plan, toujours d'après M. Barret, il faudrait un maître d'œuvre, en l'espèce un ingénieur conseil comme celui qui a établi les plans de l'adduction d'eau. Ensuite, il serait nécessaire de se mettre en rapport avec la Samoga d'Agen qui ferait les frais avec 20 % de subvention de l'Etat et des prêts de la Sté d'économie mixte qui sont très souples.

Ou bien m'a dit M. Barret il pourrait se former à Prayssas une petite société d'économie mixte pour gérer le marché. Tel sont les renseignements que m'a fournis M. Barret pour vous tous. Nous ne pouvons donc que le remercier de sa documentation.

Il est évident qu'il y a une évolution dans le monde des marchés. Que nous le voulions ou non nous ne pouvons rester inactifs et inertes.

Encore une précision, la Samoga a son siège à Montauban et non à Agen qui a seulement un bureau local. C'est une personnalité influente du département voisin qui a voulu cela.

CONCLUSION

J'arrive au bout de ma causerie. J'ai cru utile de vous informer de la situation telle qu'elle se présente. Il est bien évident qu'une décision ne pourra être prise en ce qui concerne la rénovation de notre marché qu'après les élections municipales.

Il nous faut donc être vigilants et ne pas désespérer de Prayssas. Comme je l'ai indiqué dans le titre de ma conférence, notre marché est un marché de toujours qui ne veut pas mourir.
Je termine en citant les lignes suivantes écrites il y a plus de 25 ans par un journaliste arrivant pour la première fois à Prayssas : « La route qui conduit à Prayssas abandonne bientôt un vallée souriante, se complique de lacets, frissonne de tous ses hauts peupliers et longe soudain le flanc ensoleillé d'une colline toute quadrillée de vignobles. Debout, jeté en plein ciel comme soulevé par quelque' poigne gigantesque, Prayssas sas domine.., Prayssas appelle...