La Masse de Prayssas;
La démographie de la vallée;
le village de Cours;
Prayssas;
Frégimont; l'église de Gaujac;
La famille Dumas, au Peyrot de l'Homme;
Bazens et son prélat;
Laugnac;
Lusignan-Petit et Mélusine;
Clermont-Dessous.

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Bazens et son prélat

Si vous voulez bien, nous allons nous arrêter pendant quelques instants à la propriété du Peyrot de l’Homme voisine de l’église de Gaujac. Cette propriété a appartenu à la famille Dumas depuis la fin du 16° siècle jusqu’en 1916. J’en suis l’actuel propriétaire. Nous avons trouvé dans les archives de la famille Dumas de bien curieux documents. Nous allons vous donner lecture d’une de ces pièces ; il s’agit d’une demande de réduction d’impôt.

La voici : Le 6 juillet 1740 ;

« A M. le président de Boucher, Intendant de Guyenne ;
Anne Daynal, veuve à feu jean Dumas de la paroisse de Gaujac, juridiction de Prayssas, remontre humblement à sa grandeur que son mari a laissé deux enfants, avec une fille d’un premier lit, qui ayant intenté un procès pour les droits qu’elle prétendait sur le bien de son père, elle a été obligée de s’obliger de la somme de mil livres dont elle lui paya l’intérêt annuellement, lequel lui enlève le plus liquide de son petit revenu et la met hors d’état de payer les charges de son bien, quoique son défunt mari fut capité 26 livres nonobstant ses remontrances, somme qu’elle n’a pu payer qu’après avoir bien souffert des logements, bien plus la dernière année pour faire travailler son bien elle fut à la foire de Monclar acheter un bœuf qui lui coûtait 100 livres qui pour passer la rivière du Lot s’estropia dans le bateau dont elle n’a pu rien tirer, une telle perte a achevé de la réduire dans un triste état et la nécessité d’avoir recours à la justice de sa Grandeur et à sa charité afin qu’il lui plaise d’exercer en sa faveur l’une et l’autre en modérant et réglant sa capitation comme elle le jugera bon et elle continuera à dire ses prières pour sa conservation ».

Signé : Anne Daynal.

Ainsi l’intendant du roi au temps de Louis XV n’était pas pour les habitants des campagnes un personnage inabordable. On s’adressait à lui en confiance et l’on ne craignait pas de lui raconter ses misères en toute simplicité.

Une autre pièce également très curieuse trouvée au Peyrot de l’Homme est un cahier d’écolier ayant appartenu à Pierre Dumas du Peyrot de l’Homme. Ce cahier reproduit le cours de logique qui fut professé en 1787 par les Oratoriens d’Agen qui avaient remplacé les Jésuites dans le vieux collège de la rue de la grande horloge.

Ce cours était professé entièrement en latin. La conservation de ce cahier est parfaite. L’encre a résisté aux injures du temps. Le papier est de couleur verdâtre, comme la plupart des documents de la fin du 18° siècle.

Dès le début du cours, on se préoccupe du syllogisme. Voici donc le syllogisme rencontré dans le cours : « Toute vertu est louable, or la diligence est une vertu, donc la diligence est louable. »

Enfin, on aborde la logique proprement dite. Le professeur en donne la définition suivante : « La logique peut être définie comme une science pratique qui apprend à penser ». Déjà, au siècle précédent, ces messieurs de Port Royal avaient donné à leur cours de logique le nom « d’art de penser ». Ensuite nous indiquerons que le professeur avait divisé son cours en : 1°, des idées ; 2°, du jugement ; 3°, du raisonnement ; 40, de la méthode.

Nous reproduirons ici la dernière phrase du cours : »De peur que l’imagination l’emporte sur la raison, il faut nous préoccuper de toujours suivre ce qui est raisonnable ». Et au dessous, le jeune Dumas a écrit : « Finis logica ». Et à côté un condisciple a écrit, cette fois en patois : « Duma lou canard, a quel escoulié de logique ». Ainsi, nous savons son nom, son prénom et son surnom. Tout le reste se perd dans la nuit des temps.

Mais quelle était cette famille Dumas ? Il semble qu’ils étaient des notables, mi-bourgeois, mi-paysans. Par moments ils remplirent des emplois de juristes ou de collecteurs d’impôts. Pendant les guerres de l’Empire, un Guillaume Dumas quitte Gaujac pour participer aux guerres napoléoniennes.

Un autre Dumas fit la campagne d’Algérie avec Bugeaud. Il écrivait d’Algérie de très intéressantes lettres qui, pour le moment, sont égarées.

Plus près de nous, un Victor Dumas se maria avec sa cousine, Françoise Dumas. De cette union, naquirent deux filles, Honorine et Félicie. Toutes les deux étaient fort jolies. L’une était brune, c’était Honorine, l’autre était blonde, c’était Félicie. Aussi, les avait-on surnommées « les lionnes de la Masse ». Honorine se maria avec un notaire de la Gironde. Quant à Félicie, elle était fiancée à un riche bordelais qui était importateur de denrées coloniales. Tout était prêt pour le mariage lorsque le fiancé dit à sa future : « Pour vous éviter de mauvaises rencontres dans les rues de Bordeaux, lorsque vous sortirez, je vous ferai accompagner par une femme de chambre ». la réponse ne se fit pas attendre et claqua comme un coup de fouet : « Eh bien, je ne me marierai pas ! ». Le mariage fut définitivement rompu. Félicie vécut au Peyrot de l’Homme où elle mourut en 1916. Avec sa sœur Honorine, elles reposent, toutes deux dans le petit cimetière de Gaujac, à l’ombre de la croix de l’église dédiée à Sainte Rafine.

Dans ce même cimetière, doit se trouver la dépouille mortelle de Pierre Dumas, notre écolier de logique, mais rien ne nous permet de l’affirmer.

En continuant la descente de la vallée de la Masse, noues arrivons à Bazens, village tout entouré de vignobles de chasselas et de vergers de pêchers.

Nous en profiterons pour indiquer tout de suite que, bien avant les frigos, un producteur de chasselas de Bazens, M. Sensac, avait organisé sous le nom de « grapperie » un établissement où il conservait le chasselas plus de six mois après la récolte, en utilisant la méthodeThomery, c’est-à-dire en plongeant des sarments avec des grappes de raisin dans des godets contenant du charbon de bois.

A la fin du 15° siècle, et durant presque tout le 16°, ce fut en Agenais une véritable invasion de prélats italiens. Entre 1478 et 1586, Agen eut cinq évêques italiens dont un cardinal. L’un d’entre eux, Léonard de la Rovère, choisit, en 1494, Bazens comme résidence d’été. Il y fit bâtir un château d’Henri IV à Nérac. Malheureusement, un évêque français, celui-là, le fit démolir en 1726. par bonheur, les démolisseurs en oublièrent une partie qui existe encore et que la municipalité de Bazens a fait restaurer.

De tout ceci, il reste à Bazens le souvenir des fastes de la renaissance italienne. Le prélat le plus représentatif de cette époque est Matteo Bandollo. Il était né à Castelnuovo, en Lombardie, vers 1485. Tout d’abord, moine, diplomate, guerrier, courtisan, enfin précepteur à 50 ans de Lucrèce Gonzague, dont il s’éprend platoniquement. Il a parcouru toute l’Italie, il a vécu aux cours somptueuses de Ferrare et de Mantoue. Il a fréquenté les plus illustres personnages de cette Italie de la renaissance. En 1550, il est nommé évêque d’Agen, il devait le rester cinq ans. Il y a lieu de croire que durant tout ce temps, il devait être plus souvent à Bazens qu’à Agen laissant à Jean Vallier s’occuper du diocèse d’Agen.

Parmi ses familiers, l’évêque Bandello avait auprès de lui, la veuve de Césare Frégoso qui avait été assassiné en 1541, sous l’ordre de Charles Quint alors qu’il était en Turquie. L’ambassadeur du roi de France, François 1°. Ce Césare Frégoso était le fils de Janus qui avait été doge de Génes. Son oncle, Fregerico Fregoso fut nommé en 1507 évêque de Salerne. Il fut le principal auxiliaire se son frère Octavien. Celui-ci, à la tête d’une escadre, battit et fit prisonnier Gargoli, célèbre corsaire tunisien, défendit Gènes contre les espagnols, et, après la prise de la ville se retira en France. C’était un des meilleurs humanistes de son temps.

C’est dans sa résidence de Bazens que Bandello écrivit le livre ayant pour titre « Les Nouvelles », histoires joyeuses et dramatiques, que, pendant toute sa vie, il a entendu raconter autour de lui. Ces nouvelles, écrites en italien, forment quatre volumes. Elles ont été traduites en français après la mort de l’auteur, en 1567. Un commentateur a pu écrire à leur sujet : « La langue de ces contes n’est pas toujours très pure, et leur ton est parfois bien licencieux ; mais le récit est alerte. Nous voyons revivre, avec une extrême intensité, la société italienne de la renaissance vivante, fastueuse, rieuse et violente ».

Shakespeare a pris chez Bandello le sujet de sa tragédie « Roméo et Juliette » et Alfred de Musset celui de son conte « Barberine ». Enfin, notre grand compositeur Charles Gounod a écrit la musique de son opéra, « Roméo et Juliette » dont le livret est de Jules Barbier et de Michel Carré (1867).

Quant au successeur de Matéo Bandello sur le siège épiscopal d’Agen, ce fut encore un italien. Il se nommait Janus de Frégoso. C’était le fils de Césare dont nous venons de parler. Il resta évêque d’Agen de 1555 à 1568, soit 31 ans.

Il contracta mariage avec une jeune fille au nom bien corse de Solari. Son temps terminé, il revint avec son épouse à Gaujac vivre le reste de son âge.